Carnets et journaux de voyages

341831. Désiré Monnier. Album V (1840)

Ce terme de « voyage » recouvre des réalités très différentes : si les voyages peuvent être lointains et s’apparenter à des aventures, ils concernent aussi des régions proches du domicile – la notion de proximité étant d’ailleurs fluctuante selon les époques. ​Ce qui n’empêche pas un dépaysement, des différences dans les us et coutumes des habitants, et des étonnements de la part de l’auteur. Charles Weiss se rendant en Haute-Saône considère qu’il part en voyage, puisqu’il quitte Besançon et la ville pour la campagne et un mode de vie éloigné de son quotidien.

Ecrivains, peintres, mais aussi simples particuliers peuvent garder traces de leurs périples, et ces traces prennent alors des formes différentes : récit rédigé, notes jetées sur le vif, croquis, esquisses, dessins plus élaborés, ou même rédactions destinées à être diffusées, le genre est varié et se prête à une multiplicité de types de documents. Les riches collections de la bibliothèque municipale de Besançon permettent d’en décliner quelques-uns.


Ms 1710 - Les voyages que le sieur… a fait, tant par mer que par terre

Gengolphe Bassot (XVIIIe siècle).

 

Un carnet de voyage commencé en 1717 et intitulé « les voyages que le sieur… a fait, tant par mer que par terre » donne des indications intéressantes sur les moyens et les temps de transports au XVIIIe siècle. L’auteur – probablement le chirurgien Gengolphe Bassot, praticien à Rigney – note toutes ses étapes, sans presque aucun autre renseignement. Nous conservons donc l’itinéraire du périple et les dates de départ et d’arrivée dans chaque ville : « A commencé l’année 1717, le 14 juin partit de Besançon, arrivé à Oulme [Ulm] le 26 juin ». Quelques péripéties sont cependant relatées : le bateau manque d’échouer le 5 janvier 1720, sous le coup d’une bourrasque qui lui fait perdre cables et ancres. L'équipage parvient tant bien que mal à regagner Alicante (quittée le 17 décembre 1719) pour « racommoder le vaisseau » (f. 6). Le 26 avril 1729, une nouvelle aventure survient : le vaisseau sur lequel le médecin a embarqué donne la chasse à un navire tripolitain, lui lance quelques bordées de canon et finit par l’aborder : 122 Turcs et 5 femmes sont faits prisonniers. Le carnet s’interrompt le 30 juin 1736, alors que l’auteur se trouve en Egypte, à Alexandrie. Aventurier, amoureux de la mer, ce médecin a enchaîné les voyages, surtout autour de la Méditerranée, mais n’en a rapporté ni croquis ni récits. Seul ce carnet témoigne d’une passion à l’époque peu ordinaire.


Ms 2434 - Voyage en Gruyères en 1795, dédié à l'ami lecteur

« Voyage en Gruyères en 1795, dédié à l’ami lecteur »

 

Ce petit carnet se présente comme un récit à usage personnel, que l’auteur aurait rédigé pour fixer les souvenirs dans sa mémoire. Il porte cependant une dédicace « à l’ami lecteur », et un petit texte de mise au point, ce qui ne manque pas d'étonner dans un simple carnet de notes. Le rédacteur de ce journal s’attendait visiblement à être lu, peut-être dans un cercle intime uniquement.

Il part de Démoret (canton de Vaud) le 13 juillet, dans l’intention de se rendre à Romont (canton de Fribourg). Son but est de « visiter les établissements pieux des religieux de la Par Dieu et de la Valsainte ». Le terme de « pèlerinage » n’est pas employé, mais c’est bien un intermédiaire entre un pèlerinage et un voyage touristique que relate ce carnet.

« La petite caravane », comme il désigne le groupe de voyageurs, est constituée de trois personnes : l’ancien curé des Rousses (émigré en Suisse à la suite de la Révolution française), M. Henri Doxat (désigné comme « un père de famille »), et le ministre Wist. L’auteur se livre à des descriptions du chemin, des conditions matérielles du voyage, du monastère et de son histoire, des us et coutumes des pères chartreux. Sans oublier un passage enthousiaste sur les belles Fribourgeoises peu en accord avec le thème du pèlerinage religieux : « je vous fais mes adieux, belles Fribourgeoises ! Blondes de Charmay ! ».


Ms Pâris 8 - Journal de voyage de l'architecte Paris (XVIIIe siècle)

Pierre-Adrien Pâris

 

Pierre-Adrien Pâris, dessinateur et architecte sous le règne de Louis XVI, met sa carrière entre parenthèses pendant la période de la Révolution et de l’Empire. A partir de 1806, on lui confie à nouveau des missions pour la France, et il part en Italie en tant que directeur par intérim de l’Académie de France à Rome. Ce séjour romain lui permet de se consacrer à des recherches archéologiques. De ses séjours en Italie – dont certains datent des années 1770 – il conserve des carnets de voyage richement illustrés, témoins de ses visites et de ses enthousiasmes, notamment architecturaux.


Ms 666 - Voyage en Suisse, par le C. de R., âgé de dix-huit ans (1806-1810)

Voyage en Suisse par le C. de R., âgé de 18 ans

 

Le jeune comte de R. quitte Paris et sa famille le 29 juillet 1806 pour entreprendre un voyage en Europe – plus exactement la Suisse – afin de parfaire son éducation, comme il est d’usage dans le milieu aristocratique. Il voyage avec un ami prénommé Alexis. Les jeunes gens sont reçus chez des amis ou connaissances de leurs parents, puis chez les amis de ces amis. Paysages, visites de villes et de bâtiments, excursions diverses ponctuent le voyage qui dure deux mois et conduit les deux amis jusqu’à Genève. Le périple est également l'occasion de rencontres et de visites mondaines. Ce journal de voyage est bien à usage personnel, et n’a pas de prétention littéraire.

Voir aussi un « A la loupe » précédent :Un touriste en 1806.


Ms 1922 - Charles Weiss. Carnets de voyage (tome I)

Charles Weiss. Carnets de voyage, 1803-1806

 

Non seulement Charles Weiss a tenu un journal tout au long de sa vie – édité pour les années 1815-1837 par Suzanne Lepin – mais il a aussi laissé des carnets de voyages rendant compte de séjours peu lointains, dans la Haute-Saône. Il s’agit en réalité d’une déclinaison de son journal, l’un de ces carnets relatant un voyage ayant lieu pendant l’an XII (20 brumaire-5 frimaire, soit 12-27 novembre 1803), l’autre pendant l’an XIII (16-21 vendémiaire, soit 8-13 octobre 1804) et le dernier entre le 30 octobre et le 12 novembre 1806. Ces carnets sont destinés à être lus à des amis, et à maintenir un lien de sociabilité pendant l’absence de Weiss : « si je m’étais seulement promis d’écrire les choses intéressantes qui m’arriveraient pendant mon voyage la première page de ce journal resterait en blanc ; car de quel intérêt peut-il être, même pour vous, mes chers amis, que je sois parti à telle heure, que je sois arrivé à telle autre, que j’aie été mouillé, croté (sic), abimé […] » (Ms. 1922, f. 2). Il ne s’agit donc pas, selon lui, d’un journal à proprement parler, mais d’un recueil de pensées, de causeries, qui lui permet de continuer le dialogue avec ses amis malgré la distance. Quant à son voyage, il a pour but de se retrouver à la campagne, d’échapper à la ville : « on se perd dans les villes, on se laisse à la campagne ; il est bon d’aller de temps en temps s’y retrouver. Cette pensée […] contient le sujet de mon voyage et ma justification. Je suis venu à la campagne pour y être avec moi, pour répéter mon rôle et rapprendre la manière dont je dois me conduire ». (Ms. 1922, f. 23-24)


Ms 1454 - Voyage au Val-de-Travers, le 3 septembre 1817

Voyage au Val de Travers, le 3 septembre 1817.

 

Ce récit se présente comme une description assez mondaine, sous forme d’adresse épistolaire à une dame (« A Madame XXX ») : « Vous m’avez permis, madame, de vous adresser une relation de notre voyage au Val-de-Travers ». Ce voyage est présenté comme une sorte de pèlerinage sur les traces de Jean-Jacques Rousseau, dont l’esprit est très présent (« ce charmant pays où le nom et le souvenir de Rousseau seront toujours un aimant pour les voyageurs de notre caractère ; et pour les philosophes, un lieu consacré qu’ils iront visiter avec la dévotion que les sages croyants portent à la Mecque »). Une très longue citation de Rousseau - 8 pages et demie ! – vient d’ailleurs entrecouper le récit. S’il est anonyme, l’auteur de ce voyage a pu être identifié comme Adrien Dornier, alors secrétaire du sous-préfet de Pontarlier, ami du bibliothécaire de Besançon Charles Weiss – ce dernier participant aussi à l’expédition, qui dure une grosse journée (départ de Pontarlier à 6 heures du matin, retour le soir même à dix heures et demie). Ce voyage, certes court, constitue en quelque sorte un pèlerinage littéraire, cher à une certaine société aisée et cultivée.


341831 - Album Monnier, vol. V (1840)

Désiré Monnier

 

Poète, historien de la Franche-Comté, fasciné par le folklore, Désiré Monnier traverse la période troublée de la Révolution française, de l’Empire, de la Restauration, de la IIe République. Originaire de Lons-le-Saunier, il demeure sa vie durant dans la région, mais s’intéresse à l’ensemble du territoire franc-comtois et le parcourt, tout en travaillant essentiellement sur l'histoire du Jura. Au fil des péripéties de l’histoire, il obtient des postes plus ou moins intéressants : secrétaire particulier du préfet du Jura, percepteur à Baume-les-Messieurs, secrétaire-archiviste du prince d’Arenberg…

Il laisse une œuvre d’historien local, mais également des carnets de croquis regroupant des portraits, des dessins de monuments et des paysages. La bibliothèque municipale de Besançon conserve un ensemble de 6 albums, datés des années 1836-1842, qui contiennent notamment des vues des alentours de Lons-le-Saunier ou du Bugey.


BR.144.5 - Quinze jours à Aix-les-Bains, 1859

Charles Théophile Bruand d’Uzelle.

 

Issu d’une famille de magistrats, Bruand d’Uzelle devient entomologiste, spécialisé dans les lépidoptères. Il est également conseiller municipal de Besançon pendant 22 ans. Il pratique la peinture et se sert de ce talent pour représenter les lépidoptères qu’il observe. Il rédige un Catalogue des lépidoptères du département du Doubs (1845-1847), ainsi que des Observations sur divers lépidoptères (1859). Il est également l’auteur d’une brochure intitulée Quinze jours à Aix-les-Bains (1859), imprimée à Besançon, et contenant 20 pages et 6 planches gravées d’après ses propres dessins. Cet opuscule prend la forme d’une lettre adressée à un ami, un certain Alfred, à qui Bruand d’Uzelle vante les charmes de « cette jolie petite ville de Savoie ». Si le texte loue les mérites de la ville, son climat, sa cure, les mondanités qui s’y déroulent, les gravures représentent plutôt des paysages bucoliques des alentours. Bruand d’Uzelle publie là ses souvenirs de voyage sous une forme aboutie, à partir d’un album tenu pendant ses séjours et probablement perdu (« J’avais éprouvé une si grande satisfaction à esquisser cette vue sur mon album, que je la regrettais comme une vieille connaissance qu’on ne retrouve plus à sa place », p. 5).


64874 - Croquis de voyage à Alger et à Barcelone, en 1857

Alexandre Bertrand.

 

Formé par le peintre bisontin Charles-Antoine Flajoulot, Alexandre Bertrand ne parvient pas à vivre de son art et devient agent d’assurances à Besançon. Il dessine cependant pendant toute sa vie, des scènes de la vie quotidienne, des caricatures de personnalités bisontines, et des souvenirs de voyages. Plusieurs albums de voyages sont parvenus jusqu’à nous, conservés à la bibliothèque de Besançon grâce au don de sa femme Julie Bertrand en 1901. Ils sont constitués d’une description détaillée de ses découvertes, agrémentée de dessins et aquarelles. Citons notamment un « Voyage dans le midi de la France » en 1854, un « Voyage à Alger et Barcelone » en 1857, un « Voyage en Allemagne » en 1861 et des « Voyages à Vichy » en 1868 et 1869.


281096 - Etudes. Souvenirs de voyages, par Gaston Coindre

Gaston Coindre.

 

Issu d’une famille bisontine conservatrice, Gaston Coindre s’écarte de la voie toute tracée que lui destinent ses parents pour devenir dessinateur. En 1867, un de ses dessins est accepté par le Salon. En 1875 il publie Besançon et la vallée du Doubs, texte illustré de 25 eaux fortes. En 1880 il quitte Besançon pour se consacrer à l’enseignement artistique à Paris. Il est connu pour ses représentations passéistes des villes de sa région (Mon Vieux Besançon, Salins aux vieux quartiers…), mais il a également arpenté la campagne franc-comtoise et rapporté des carnets de croquis, de même que des carnets de ses voyages (Suisse, Normandie…).

Deux articles ont été précédemment consacrés à Gaston Coindre sur Mémoire vive :

Gaston Coindre : croquis et gravures

Gaston Coindre (1844-1914) : sa vie


Si tous ces documents ont en commun le thème du voyage et de la découverte, ils n’ont pas le même statut : entre notes prises par un inconnu, croquis de peintres plus ou moins reconnus, textes littéraires ou non…, les différences sont notables, et il existe des degrés de préciosité. En revanche, tous apportent un témoignage historique sur les conditions du voyage à leur époque, et sur le passé des villes traversées. En ce sens leur importance patrimoniale est incontestable.​