Just Becquet, sculpteur bisontin

EST.FC.1300 Becquet par Teulet

Le musée organise la première exposition monographique consacrée au sculpteur Just Becquet, personnalité atypique reconnue par ses contemporains, mais depuis tombée dans l’oubli à l’instar de nombreux autres sculpteurs du XIXe siècle. Cette manifestation est l’occasion de mettre à l’honneur une partie des sculptures de Becquet conservée au musée et de les faire dialoguer avec des pièces souvent inédites issues de collections publiques et privées.


I. Esquisses d’un portrait

Charges [Dessins] / : [A. Bertrand] , [1878].

Just André François Becquet voit le jour à Besançon le 12 juillet 1829. Il fréquente l'école municipale des Beaux-Arts où il étudie le dessin et le modelage. Vers 1850, il rejoint Paris et intègre l’atelier de François Rude, à la suite de Paul et Jules Franceschi, deux disciples du maître qu’il côtoie à Besançon. En 1853, il participe pour la première fois au Salon et s’y présente régulièrement jusqu’à son décès. Malgré les courriers envoyés à l’administration des Beaux-Arts, il doit patienter jusqu’en 1869 avant de recevoir une première commande officielle.​


EST.FC.1301 Just Becquet dans l'atelier du sculpteur Bloch

Après la chute du Second Empire, l’État et les municipalités le sollicitent et il réalise plusieurs monuments consacrés aux « Grands Hommes » ornant de ses sculptures places, fontaines et édifices, notamment à Besançon et à Paris. Toute sa vie durant, le « sculpteur bisontin » se tient volontairement en dehors du circuit officiel et académique. Artiste singulier, il suit, non sans difficulté, la voie qu’il a choisie – celle de l’art et non de l’argent – à l’écart des intrigues de la société mondaine à la différence d’autres contemporains. Mort pauvre et sur « la brèche », comme il le disait, mais paré de tous les honneurs que pouvait espérer un artiste, il laisse l'image d'un sculpteur attaché à une vision hautement idéalisée de son art.​


François Rude (Dijon, 1784 – Paris, 1855)

Portrait de F Rude - MBA Dijon

Jusqu’à sa mort, Becquet ne cesse de rappeler les préceptes de celui qui fut pour lui bien plus qu’un professeur – le lien qui les unit perdure jusqu’en 1855, malgré la fermeture de l’atelier – et de lui rendre hommage. Les deux statuaires ont en commun ce désintérêt du succès mondain et des questions d’argent, cet amour inconditionnel de leur art. De l’enseignement dispensé, Becquet garde une technique irréprochable et un style impeccable. La grande indépendance d’esprit est une autre spécificité des artistes passés par l’atelier de Rude. Becquet traite rarement un sujet parce qu’il est susceptible de lui attirer des acheteurs. Ses choix sont déterminés soit par son intérêt marqué pour un domaine particulier, soit par une nécessité intérieure. Il choque fréquemment, notamment avec ses Christ cadavériques ou son Judas pendu et n’est pas entièrement compris. 


Peintre du dimanche

Petite rivière encaissée avec bateaux au mouillage

La peinture de paysage fut pour Becquet une passion autant qu’un loisir qui l’occupait lors de ses moments de détente. Utilisant l’aquarelle, technique favorite des artistes de plein air, Becquet a probablement travaillé souvent sur le motif. Becquet applique principalement la technique professée par les puristes de l’école anglaise : dessin au pinceau, support traité en réserve pour les blancs. Ses paysages sont rapidement exécutés. À la fois réalistes et empreints d’une certaine poésie par leurs effets lumineux, ses paysages aquarellés évoquent le Corot du Souvenir de Mortefontaine, mais aussi les œuvres d’Harpignies, par leurs compositions organisées autour d’une ou deux taches centrales de lumière, les atmosphères tantôt matinales, tantôt crépusculaires.​


« The fiddler » (« le violoneux »)

EST.FC.1318 Un portrait de Becquet, statuette terre cuite

La musique que Becquet affectionne tout particulièrement est également une source complémentaire de revenus. Excellent violoncelliste, il fait partie de l'orchestre de l'Odéon puis de celui de la Comédie-Française. S'il s'agit pour l'artiste d'un gagne-pain, c'est également une véritable passion qui l'accompagne pendant toute sa vie. Becquet a peut-être appris la musique et le violoncelle auprès du père Vaslin, professeur au conservatoire de Paris entre 1827 et 1859, avec qui il partageait une admiration pour Beethoven. Ses contemporains évoquent les nombreuses séances de musique de chambre auxquelles il participait. Il a rencontré et côtoyé de nombreux musiciens de grand talent, dont Camillo Sivori.​


II. Becquet « s’expose »

CP-B-P34-0157 Christ de la Crypte

En 1853, Becquet expose au Salon pour la première fois et y participe régulièrement jusqu’à sa disparition, conscient qu’il s’agit d’une vitrine indispensable pour un artiste. Sa production, très variée et sortant parfois des sentiers battus, est constituée de bustes, de figures mythologiques, historiques ou religieuses de grandeur naturelle et de sujets animaliers.


CP-B-P34-0131 saint Sébastien

Les premières années sont difficiles, bien que certaines œuvres soient remarquées par la critique, comme le Saint Sébastien en plâtre de 1859 ou le buste en marbre d’une Vieille Comtoise de 1865. Il obtient une première récompense en 1869, année où il présente le plâtre du Vendangeur. Un an plus tard, il expose l’Ismaël et reçoit une seconde médaille. En 1877, il revient avec la version en marbre de cette sculpture qu’il présente avec le Père Ducoudray, tombé sous les balles de la Commune. Il obtient grâce à ces deux œuvres la médaille de première classe. En 1904, avec les versions en marbre du Joseph en Égypte et du Christ mort il obtient enfin la médaille d’honneur. En parallèle au Salon, il participe à plusieurs expositions en Province et aux Expositions Universelles de Paris (1878, 1889 et 1900), Vienne (1882) et Chicago (1893), où il obtient plusieurs médailles.​


III. « Rien n’est plus beau que la Franche-Comté et Besançon »

Ms 2134 - Journal de Gaston Coindre

« Rien n’est plus beau que la Franche-Comté et Besançon », affirmait Just Becquet. D’après ses contemporains, il incarnait même physiquement le caractère comtois, avec « sa figure énergique et rude de vieux paysan comtois », et cet « accent du pays » qu’il avait conservé, malgré plus de quarante années vécues à Paris. L’amour de Just Becquet pour sa ville natale et sa région est un trait déterminant de sa personnalité, et plus encore de son identité.​


Buste du député Beauquier

Le sculpteur s’intègre dans un réseau de personnalités comtoises installées à Paris. Le portrait​ témoigne de ses liens et de ses amitiés​. Grâce à la société des Gaudes – qui avait vocation à mettre en relation ses membres et à établir un réseau d’entraide – le sculpteur fréquente Albert Callet, Firmin Javel ou encore Charles Beauquier. Les sociétaires (artistes, scientifiques, littéraires…) se réunissaient tous les mois et publiaient régulièrement un bulletin.​


Visages familiers

Buste d'Albert Callet

D’autres réunions ont lieu de façon plus informelle : ainsi Becquet participe à plusieurs dîners des « pannés » entre 1888 et 1889. Il faut aussi évoquer d'autres lieux où peuvent se retrouver à coup sûr les Francs-Comtois de Paris et que fréquente Becquet, comme la pension Laveur, sous l'Empire, ou encore la brasserie Serpente qui accueillait notamment Gustave Courbet.

Au-delà de son réseau, cet ensemble de portraits prouve l’habileté de Becquet dans le travail de la terre cuite, science qui lui vient de son maître François Rude. Attentif aux détails, le sculpteur immortalise ses amis dans la glaise à l’aide de très petites boulettes de terre, à l’image de celles visibles sur les joues d’Albert Callet.


Sculpter sa terre

La vieille comtoise

La Franche-Comté est pour Becquet une source d’inspiration constante. En 1857, pour sa deuxième participation, il concourt avec le buste d’une Femme d’Ornans en Franche-Comté. Entre 1858 et 1861, il signe deux allégories : la Nymphe de la Source d’Arcier et le Doubs. Les grands hommes de la Comté sont également des modèles pour lui. Ainsi en 1866, il expose une statue en plâtre du Jurisconsulte Proudhon et en 1902, il présente – avec le monument à Victor Hugo – un buste de Luc Breton, sculpteur bisontin actif à Rome avant de revenir à Besançon dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Il donne vie à la Vouivre du Puits-Noir, figure du folklore local. Enfin, Becquet s'inspire de la tradition chrétienne bisontine lorsqu'il présente en 1901 la Vierge de Saint-Ferjeux et en 1903 la tête de Saint Ferréol, apôtre de la Franche Comté.​


IV. La fabrique de statues

CP-B-P4-0196 L’Apothéose de Victor Hugo

Le sculpteur participe à la célébration des « grands hommes » que l’on honore par des bustes, des statues et des monuments – autant de projets portés par des comités et généralement ouverts aux concours – à Paris et en province. Un phénomène qui prend une ampleur telle que l’on parle de « statuomanie ». Becquet est actif sur le grand chantier de décoration de l’Hôtel de Ville de Paris, avec le groupe des Beaux-Arts et la figure de La Bruyère réalisés entre 1879 et 1882. Il réalise aussi pour les villes de Montbéliard et d’Annecy les statues du général Denfert-Rochereau (1878-1879) et de l’ingénieur Germain Sommeiller (1883). 


CP-B-P7-0028 La Danse

Pour Besançon, il sculpte L’Apothéose de Victor Hugo installée sur la promenade Granvelle (1902). Par ailleurs, il participe à l’embellissement de places, de fontaines ou d’établissements nouvellement construits, comme la place Flore (1884) ou la salle des fêtes du Casino (1892) de Besançon, ville qu’il marque de son empreinte. Plusieurs de ses sculptures sont commandées ou achetées pour être installées dans des parcs ou des institutions, telle que la Bibliothèque Nationale qui accueille son allégorie de la Numismatique (1897).​

 


Allégorie de la numismatique

Plusieurs plâtres et terres cuites en lien avec ces projets ont été conservés. Élevés au rang d’objets de collection, ces instruments de travail portent encore la marque de leurs fonctions originelles, comme les inscriptions gravées dans la matière, les croix de mise au point et autres étiquettes. Ils constituent de merveilleux témoignages du processus créatif de l’artiste, livrant de précieuses indications sur son modus operandi et nous renseignant de façon plus générale sur la pratique des statuaires au XIXe siècle. Ils rendent également compte de l’évolution d’un projet, de la commande à la réalisation finale, en passant par les phases de réflexions, de tâtonnements et d’ajustements. C’est le cas, par exemple, de la gracieuse esquisse de la Numismatique légèrement différente du modèle définitif.​


V. La basilique Saint-Ferjeux, « l’objet constant de ses préoccupations »

EST.FC.1302 Obsèques du sculpteur Just Becquet

La figure de Becquet est étroitement liée au quartier de Saint-Ferjeux, où il possédait une propriété ayant appartenu d'abord à son père. Il s'agissait d'un petit domaine situé au lieu-dit "Flûte-Agasse" à quelques centaines de mètres à l'ouest de la basilique Saint-Ferjeux. Durant toute sa vie, l'artiste s'est montré très attaché à ce petit havre de paix où il séjournait lors de ses passages à Besançon. Il y retrouvait ses proches, y recevait ses amis venus le visiter ou l'entendre jouer du violoncelle et y travaillait certainement, notamment pour répondre aux commandes bisontines. Cette propriété a disparu il y a une cinquantaine d'années lors des aménagements du secteur. Désormais seules quelques descriptions (Coindre, pp. 1366-67) et représentations permettent d'en maintenir le souvenir​.


CP-B-P34-0124 Crucifix de Just Becquet [image fixe]

L'amour de Becquet pour son quartier et sa ville explique son souhait d'être enterré dans le cimetière de la paroisse - à quelques pas de la basilique – auprès de ses proches. Ses obsèques, animées de discours et de musique, ont été immortalisées par quelques clichés ​​


CP-B-P34-0127 Saint-Jérôme de Just Becquet [image fixe]

La basilique recèle un grand nombre de ses œuvres. Outre le Saint Sébastien, le Vieillard lisant, parfait exemple de ses figures montées par assemblage de boulettes – laissées visibles, parfois à peine écrasées et étalées –, de colombins et de morceaux de glaise et le décor de la façade ainsi que ses modèles, elle compte une Vierge en étain, un Christ en croix en bronze et surtout son magnifique Christ mort. Enfin, à deux pas de l'église, l'Éternelle Victime trône dans le cimetière alors que la cure, en plus d’une Pietà, renferme deux autres terres cuites : Saint Éloi et un évêque. Ce groupe de sculptures constitue, après la collection du musée, le plus grand ensemble d'œuvres de Becquet et contribue aujourd'hui à maintenir le souvenir de l'artiste.​


Pour en savoir plus :

L'exposition au Musée des Beaux Arts et d'Archéologie de Besancon

 

* Le geste sûr [Texte imprimé] : Just Becquet (1829-1907), un sculpteur bisontin : exposition, Besançon, Musée des beaux-arts et d'archéologie, du 29 juin au 14 octobre 2019 / sous la direction de Mickaël Zito.- Milan (Italie) : Silvana Editoriale, 2019​