Le Dormeur éveillé

Le Dormeur éveillé est un conte des Mille et une nuits, adapté au théâtre au XVIIIe siècle.

Le héros, Hassan, est un marchand de Bagdad qui a toujours rêvé de devenir calife. Or, voici que le calife Haroun verse une liqueur soporifique dans son verre et que Hassan se retrouve dans le palais, persuadé d'être devenu le calife !


Une pièce jouée à Fontainebleau

La pièce est jouée le 14 novembre 1783 à Fontainebleau devant le roi. C'est un opéra-comique en quatre actes, en vers mêlé d’ariettes (airs de musique).

Le goût de l'opéra-comique et de l'Orient se mêlent dans cette pièce pour plaire à la reine Marie-Antoinette. Les représentations à Fontainebleau ont lieu lors de la chasse entre septembre et novembre, dans une ambiance plus détendue qu'à Versailles.

Texte de Marmontel, musique de Piccini, chorégraphie par Laval, maître des ballets du Roi. Clairval et Mme Dugazon se partagent la tête d'affiche, de leur vrai nom Jean-Baptiste Guignard et Louise-Rosalie Lefebvre.

Le texte est imprimé en 1788 chez Ballard, "seul imprimeur pour la musique de chambre et Menus-Plaisirs du roi".


Acte I : Un salon à la persane

Les décors sont de Pierre-Adrien Pâris, architecte des Menus-Plaisirs du roi. Il lègue ses dessins à la bibliothèque de Besançon en 1819.

L'intrigue débute dans un salon à la persane (acte 1, scène 2). Le marchand Hassan explique qu'il se méfie désormais des faux amis attirés par sa richesse :

"Oui, chez moi, soit prudence ou singularité,

Pour les gens connus porte close ;

Et l’étranger qui passe est le seul invité."

Son interlocuteur n'est autre que le calife déguisé en marchand, qui s'étonne :

"Quoi, tous les jours un nouvel hôte !"

Hassan répond :

"Se voir deux fois est une faute que j’ai bien résolu d’éviter désormais."

Plus tard, la mère d’Hassan confie (scène 5) :

"Mon fils a dit cent fois que son plus grand désir serait d’être calife un seul jour de sa vie pour les châtier à plaisir." 

La calife Haroun saisit alors cette opportunité et verse une liqueur soporifique pour endormir Hassan :

"Je lui ferai faire un beau songe". 

Le dessin n°101 n'est pas légendé mais pourrait correspondre à un salon à la Persane.


Acte II : Le salon du palais du calife

Pierre-Adrien Pâris respecte pour les décors les didascalies (indications) de l'auteur Marmontel :

"Le théâtre représente un salon magnifique, au milieu duquel est un riche sofa, avec un dais et des rideaux fermés." (acte 2)

Encadrant l'activité de Pâris, Papillon de La Ferté est l'intendant des Menus-Plaisirs. Il est chargé des finances, de veiller aux changements de programme, aux choix des décors, des costumes et de donner les autorisations : "bon pour être exécuté pour les décorations du voyage de Fontainebleau".

Les décors sont ensuite conservés dans des réserves et réutilisés pour d'autres représentations à Fontainebleau ou à Versailles.


Hassan se réveille dans le Palais

"Rose !... ô Ciel ! je me vois dans un salon doré,

Sur un riche sopha, d’esclaves entourré !

Où suis-je donc ? Rose ! ma mère !

Aurais-je l’esprit égaré ?

Le turban du Calife ! hé ! voilà ma chimère.

Je l’ai souhaité si souvent,

Que je crois l’avoir en rêvant."

Le personnage de Rose est une variante du conte des Mille et une nuits, où elle est "Canne à sucre" l'esclave du calife Haroun. Dans la pièce, elle est l'esclave d’Hassan, elle séduit Haroun mais épouse finalement Hassan, son maître.


Un trône prend la place du sopha

Dans la pièce, un trône prend la place du sofa. Le lit et le trône formaient des éléments qui surgissaient du dessous de la scène. Le personnage du vizir Giafar intervient, pour se plaindre de la somme donnée par le faux calife Hassan à sa mère (scène 8) :

Giafar : "Seigneur, cette somme est immense : dix mille pièces d’or !"

Hassan : "Je n’en rabattrai rien, c’est une bonne femme et je lui veux du bien".

Giafar (en parlant du marchand Hassan) : "Son fils a fait, dit-on, la plus folle dépense."

Hassan : "C’est l’imam Abazoul qui vous a dit cela. Il faut punir ce fripon là ! A l’imam Abazoul cinquante coups de gaule, autant à ses quatre témoins".

La scène se conclut sur une invitation d'Hassan : "Après avoir régné, que le dîner soit bon, je l’aurai bien gagné".


Le salon des fruits et des liqueurs

Giafar : (scène 10)

"Aux plaisirs du dîner le voilà qui se livre.

Ces lambris rayonnants, ces vases précieux,

Ces doux concerts de voix, ces mets délicieux,

De joie et de bonheur à l’envi tout l’enivre.

Il est surtout ravi de ces jeunes beautés,

L’éventail à la main, jouant à ses côtés."

Pour le mobilier de ce salon, Pierre-Adrien Pâris donne des indications  dans ses dessins :

"Ces tables seront placées dans les entrecolonnes entre les portes." (vol. 483 n°53)

Le meuble et sa garniture étaient soit peints en trompe-l’oeil sur un châssis, soit fabriqués en trois dimensions avec des pyramides de fruits en papier mâché, modelé et peint : 

"Ce plan n’est que pour donner l’idée de l’arrangement que doit représenter la peinture." (vol. 483 n°106)


Indications de Pâris pour fabriquer la table du salon des fruits et des liqueurs :

"Cette table est ronde et aura 6 p. 6 de diamètre, elle sera placée au milieu de la pièce sur la ligne.

A- grande corbeille d’or remplie de gros fruits entremêlés de fleurs comme dans le petit dessin coloré

B- autre corbeille plus petite remplie de petits fruits comme cerises prunes dattes etc.

C- cabaret sur lequel sont des tasses de cristal de jade et de lapis monté en or avec un grand flacon de cristal aussi monté en or plein de liqueur

D- soucoupe d’agate avec une coupe de cristal monté en or plein de liqueur

E- flacon de différentes formes de cristal monté en or contenant des liqueurs

Les fleurs sont de coloris et la nappe blanche mouchetée d’or avec bordure et frange d’or. Les pieds en bronze doré."

Au XVIIIe siècle, un "cabaret" est un plateau sur lequel on place un assortiment de flacons, de verres à liqueurs, de tasses ; le mot désigne aussi cet assortiment de liqueurs.

Hassan est drogué de nouveau et porté dans son intérieur par l'esclave de Haroun.


Acte III : L'appartement du marchand Hassan

Chez lui, Hassan est perturbé devant les preuves de son songe éveillé (l'argent reçu par sa mère, les coups de bâton donnés à ses ennemis.)

Pâris donne de nombreuses précisions aux artisans pour la fabrication de l'appartement d'Hassan (acte 3) :

"Décoration du vestibule et décoration du fond de la galerie qui est derrière le vestibule. Toute cette décoration sera peinte en marbre blanc légèrement veiné. Les rideaux seront à fond blanc avec fleur couleur de feuilles mortes. Les retombes seront à fond couleurs de feuilles mortes et avec fleurs blanches.

Mr Sarazin est prié de donner à cette décoration toute la hauteur qu’elle peut avoir. La lumière est supposée venir par l’avant scène de gauche à droite à l’ordinaire.

B dessous de la plate bande qui pose sur le chapiteau des colonnes. La rose D sera pendante ainsi que la rose C à peu près comme ces culs-de-lampe gothiques qu’on voit aux voûtes des églises".


Acte IV : Retour au Palais

Selon les didascalies de l'acte 4 : "Le théâtre représente d’un côté le palais du calife ; de l’autre celui du vizir ; au fond, un pavillon qui fait partie du palais du calife".

Cette description correspond au dessin du vol. 384 n°354 (non légendé) : le pavillon en fond de scène, la mosquée et les tentes permettent d'attribuer ce décor au Dormeur éveillé.

Hassan se rend en effet au Palais, en compagnie du marchand Haroun pour éclaircir les mystères et vérifier si il est bien Calife.


Les dernières scènes ont lieu dans le sérail (harem). Rose doit à la demande d'Haroun, faire reconnaître à Hassan que l'amour est plus grand que l'argent et le pouvoir.

Rose :

"A quoi bon régner, je vous prie !

La gloire est une rêverie

L’amour seul est un vrai plaisir."

Haroun, descendant du trône, s'adresse à Hassan :

"Et moi, je t’ai fait faire un songe assez pénible ;

Mais je te connais juste et digne d’être heureux

Rose est mieux que jolie : elle est bonne et sensible

Sois fidèle autant qu’amoureux

Je vous assure un sort paisible

Qu’on célèbre leur noce et leur félicité

Hassan tels sont les droits de l’hospitalité."

La noce entre Rose et Hassan termine le spectacle.


Texte de Marmontel

L'auteur de la pièce, Jean-François Marmontel (1723-1799), est un encyclopédiste et un écrivain. Proche de Voltaire et ennemi de Rousseau, il a l'appui de Madame de Pompadour à la Cour de Versailles. Il reçoit une pension royale et le fait de jouer à Fontainebleau semble être pour lui plus lucratif qu'autre chose :

"Quand j'y pense, j'ai peine à concevoir comment je fus séduit par ce sujet du Dormeur éveillé, qui, dans les Mille et une nuits pouvait être amusant, mais qui n'avait rien de comique. Car le véritable comique consiste à se jouer d'un personnage ridicule ; et celui d'Hassan ne l'est pas." (Mémoires de Marmontel)


Costumes de Bocquet

Les costumes de la pièce sont réalisés par Louis-René et Pierre Louis Boquet. Les dessins sont conservés à la BnF et consultables sur Gallica. De nombreux costumes ne sont pas identifiés, mais ce calife avec son turban pourrait être par exemple Haroun/Hassan dans le Dormeur éveillé.


Bibliographie : Théâtre de cour : les spectacles à Fontainebleau au XVIIIe siècle. Vincent Droguet et Marc-Henri Jordan (dir.) - Paris : RMN ; Fontainebleau : Musée et domaine nationaux du château de Fontainebleau (2005, exposition). Cote BM Etude 78257