Les marginalia d’un manuscrit du XIIIe siècle


Gautier de Coinci

 

Moine à l’abbaye bénédictine de Saint-Médard de Soissons, il est né en 1177 ou 1178 à Coincy en Picardie et mort en 1236 ; il est l’un des tout premiers poètes médiévaux de langue française. Ses Miracles de Nostre Dame, en 30 000 vers octosyllabes à rimes plates, ont été écrits entre 1218 et 1233 ; ce sont des récits de miracles avec le même schéma narratif : le héros se distingue par sa vénération pour la Vierge Marie ; il succombe au péché, mais finit par se repentir et sa dévotion à Marie lui assure le salut. Le poème a été copié et enluminé dans de nombreux manuscrits (48 en sont aujourd’hui conservés)

 

Le manuscrit 551

Le manuscrit 551 de la bibliothèque de Besançon a été réalisé à la fin du XIIIe siècle, une quarantaine d’années après l’écriture du texte. Copié sur parchemin, cet in-folio de 180 feuillets a une reliure en veau sur ais de bois, de la fin du XVe siècle, aux armes de Philippe de Hochberg (1453-1503), comte de Neuchâtel, seigneur de Pontarlier, Joux et Usier, maréchal de Bourgogne en 1477. Il appartient à la fin du XVIe siècle à François-Charles Sonnet, avocat et jurisconsulte de Vesoul. Il entre ensuite dans les collections de l’abbé Jean-Baptiste Boisot, que ce dernier lègue à l’abbaye Saint-Vincent de Besançon en 1694 pour en faire une bibliothèque publique sous le contrôle de la ville.

Sa décoration est abondante mais inachevée : s’il s’agit du seul manuscrit des Miracles où figurent plusieurs illustrations par miracle, en revanche à partir du f. 88, seules les initiales ornées et les baguettes des marges verticales ont été exécutées ; les emplacements réservés pour les miniatures sont, eux, restés blancs.


Dans les marges supérieures et inférieures des trente premiers feuillets de ce manuscrit, sur ou autour des baguettes horizontales formant les encadrements des deux colonnes, de nombreux motifs marginaux ont été peints : travaux des mois dans l'ordre du calendrier, animaux divers, créatures fantastiques, scènes de chasse …

On trouve aussi ces motifs, mais plus rares, le long des baguettes verticales, notamment dans les folios 47 à 63. 


Les marginalia

On appelle marginalia (ou drôleries, quand elles sont parodiques, satiriques, voire même irrévérencieuses) les images qui, à partir du XIIIe siècle, apparaissent dans les marges des manuscrits, sans avoir de rapport avec le texte. On les trouve dans des ouvrages essentiellement religieux, psautiers ou livres d’heures par exemple. Les drôleries ont connu un vif succès dès les débuts du XIIIe siècle, surtout dans les ateliers d’enlumineurs anglais (où on les appelle Babewyns, d’où vient le mot babouin) et parisiens ; aux XIVe et XVe siècle, elles se mêlent aux encadrements composés de rinceaux de feuillages, de fleurs et de fruits. Ces marginalia viennent enrichir le texte qu’elles encadrent, sans pour autant l’ébranler.


Les créatures

On trouve dans le manuscrit des créatures semi-humaines, qui viennent des textes antiques, et en particulier de l’Histoire Naturelle de Pline, qui les appelle des « grylles ». Ces « monstres » sont moins des inventions des enlumineurs que des créatures que les hommes du Moyen Age s’attendent à rencontrer aux limites du monde connu. On trouve ainsi sur le même feuillet un blemmye (sans tête, sans cou, avec les yeux et la bouche sur la poitrine) et un sciapode (avec une jambe unique terminée par un pied gigantesque, qui lui sert de parasol pour se protéger du soleil.

 


Y figurent aussi nombre de créatures à tête humaine et à corps d’animal, ainsi des sirènes : des femmes à queue de poisson ; une femme à queue de poisson et ailes d’oiseau ; des hommes à queue de poisson.


Les scènes de chasse

Le thème dominant dans les manuscrits à drôleries est la chasse l’activité préférée au Moyen Age de l’aristocratie laïque à qui bien souvent ces manuscrits étaient destinés. On trouve ainsi dans le manuscrit neuf scènes de chasse : chasse avec des chiens ; chasse à l’arc


Les jeux guerriers

Les jeux guerriers propres à l’aristocratie, qu’il s’agisse de s’entraîner au javelot contre une cible, du tournoi ou de l'entrainement à la lutte


Le cycle des mois

Le cycle des mois dans la marge supérieure des folios 20 verso à 23 verso, avec deux mois par pages. Ce thème apparaît dans la sculpture des églises dès le XIIe siècle, mais plus tardivement, à partir du milieu du XIIIe siècle, dans les manuscrits. L’iconographie du manuscrit 551 n’est pas encore celle qui se fixera à partir du XIVe siècle dans les calendriers des manuscrits liturgiques et des livres d’heures.


On trouve : Janus pour janvier (le dieu romain à deux têtes qui boivent chacune à une coupe, symbole de la fin de la vieille année et du début de la nouvelle) ; un homme qui se chauffe les pieds devant un feu pour février ; la taille de la vigne en mars ; un homme tenant des feuillages pour avril ; un jeune homme à cheval partant à la chasse au faucon en mai ; fenaison en juin ; moisson à la faucille en juillet ; battage au fléau du blé en août ; vendange en septembre ; foulage du raisin dans une cuve en octobre ; la glandée des porcs en novembre ; l’abattage du porc en décembre


La littérature religieuse et profane

Des scènes inspirées par la littérature religieuse et profane sont illustrées :

Samson tuant un lion à mains nues (Bible, Juges, 14,6)

Un homme vêtu, debout, une pomme à la main, devant un pommier autour du tronc duquel s’enroule un serpent : cette scène inspirée de la Genèse représente l’homme pécheur, sans cesse enclin à la tentation.

 


Le chevalier au cygne apparaît dans les chansons de geste au XIIe siècle : un mystérieux inconnu aborde sur un rivage dans une barque tirée par un cygne, il sauve une demoiselle en détresse et l’épouse ; un jour, le cygne qui l’avait guidé réapparaît, et l’inconnu disparaît comme il était venu dans la barque entraînée par l’oiseau. Au début du XIIIe siècle, Wolfram von Eschenbach fait de ce chevalier Lohengrin, fils de Parzival.


Les animaux

En dehors des animaux représentés dans les scènes de chasse, toute une faune se déploie dans les 30 premiers feuillets du manuscrits ; on y trouve des mammifères de nos contrées (bélier, bœuf, lapin, cerf, ours, écureuil, un renard qui s’est emparé d’un coq, une loutre qui tient un poisson dans sa gueule, un escargot), des oiseaux (hibou, huppe, héron et échassiers divers, paon, rapaces, coqs), des poissons, une écrevisse, ainsi que des animaux d’Afrique et d’Asie (chameau et dromadaire, lion, éléphant, tortue, singe)


Le bestiaire médiéval a inspiré les enluminures : de multiples dragons, qui s’affrontent parfois, illustrent le manuscrit. On trouve aussi un griffon, un basilic (tête et poitrail de coq, queue de serpent), le bonnacon décrit par Pline dans son Histoire naturelle : « un taureau (…) ses cornes sont recourbées en arrière de manière à ne lui être d'aucune utilité pour le combat, et il est dit qu'en raison de cela, il se sauve par la fuite, en provoquant l'émission d'une traînée de gaz qui brûle les poursuivants comme une sorte de feu »

Un phénix se dresse sur son bûcher : il renaîtra après s'être consumé sous l'effet de sa propre chaleur ; un pélican dont on croyait au Moyen Âge qu'il perçait sa propre chair et nourrissait ses petits de son sang ;


Sur une même page on trouve un castor et une licorne. Les bestiaires médiévaux nous disent qu' : « Il existe un animal appelé castor (…) Ses testicules renferment un médicament qui se montre très efficace dans un grand nombre de maladies. La nature du castor est telle que lorsqu'un chasseur le poursuit, il regarde sans cesse derrière lui, quand il voit le chasseur s'approcher de lui, il se tranche les testicules de ses dents, et les jette au visage du chasseur. Le chasseur les recueille, arrête la poursuite et s'en retourne. » (Bestiaire de Pierre de Beauvais). Quant à la licorne, c'est un animal sauvage et féroce, que seule une vierge peut capturer, ce qui permet au chasseur de la tuer : « lorsque la licorne arrive et qu’elle voit la vierge, elle vient aussitôt à elle et se couche sur ses genoux ; alors les chasseurs qui sont en train de l’épier s’élancent et la transpercent » (Bestiaire de Guillaume Le Clerc)


Pour aller plus loin :

 

Jean Wirth, Les marges à drôleries dans les manuscrits gothiques, Droz, 2008 (79126, à la bibliothèque d’étude)

 

Exposition viruelle Bestiaire Médiéval