Dans l’atelier d’Hubert Robert

« Un guerrier et deux femmes conversant autour d’une ruine », sanguine

L’exposition « Les Hubert Robert de Besançon » dévoile un aspect méconnu de la collection de Pierre-Adrien Pâris (1745-1819). L’architecte bisontin, qui a connu Hubert Robert (1733-1808) et même travaillé avec lui, possédait plus de 180 dessins de sa main, essentiellement des contre-épreuves de sanguine.

Sanguine et sa contre-épreuve

Celui que l’on surnomme encore « Robert des Ruines » a été peintre, dessinateur de jardins, professeur de dessins dans une académie privée et conservateur au futur musée du Louvre. Il a su créer une méthode de travail efficace, basée sur l’emploi de la contre-épreuve, afin d’anticiper la demande et de s’adapter aux volontés de sa clientèle.


Contre-épreuve de sanguine, 1767

La technique de la contre-épreuve est simple, puisqu’il suffit de disposer une feuille humidifiée sur un dessin à la sanguine ou à la pierre noire, que l’on place ensuite sous une presse. La matière se décharge alors sur la feuille humide, qui devient une contre-épreuve, soit la réplique pâle et inversée de la composition. D’un grand intérêt, cet acte mécanique permettait à Hubert Robert de doubler sa production de dessin. 

Un exemple illustre parfaitement l’importance de la collection Pâris : « Un guerrier et deux femmes conversant autour d’une ruine ». La bibliothèque municipale conserve la sanguine et la contre-épreuve : sous le montage bleu de la sanguine, la date est masquée, mais la contre-épreuve la dévoile en sens inverse, le « 8 janvier 1767 ».

Les contre-épreuves, grâce aux inscriptions inversées de dates et de lieux, documentent les séjours de l’artiste à Rome, Naples, La Roche-Guyon, Fontainebleau... Elles pouvaient rester de longues années dans l’atelier de l’artiste qui leur accordait plusieurs usages.


« Le temple de Sérapis à Pouzzoles », contre-épreuve de sanguine

Garder le souvenir d’une composition, c’est la première fonction qu’attribue Hubert Robert aux contre-épreuves. En effet, dès son séjour en Italie de 1754 à 1765, il produit de nombreux dessins pour se constituer une culture visuelle et un répertoire de formes, dans lesquels il puise tout au long de sa carrière des modèles pour créer de nouvelles compositions.

Avant de donner ou vendre ses dessins, il prend soin d’en tirer une contre-épreuve. C’est le cas ici avec le temple de Sérapis à Pouzzoles. L’abbé de Saint-Non a gardé la sanguine pour la faire graver dans son Voyage pittoresque dans le royaume de Naples et de Sicile.


« Femme assise devant la cheminée d’une cuisine », 1762
« La Cuisine italienne », 1767

La fonction de dessin préparatoire n’est pas pertinente à propos de l’œuvre d’Hubert Robert, dans la mesure où toute œuvre est susceptible de servir à la réalisation d’une nouvelle. L’artiste retranche ou ajoute systématiquement un élément, modifie les attitudes des personnages, retravaille l’arrière-plan, inverse le format ou change de technique.

Cette contre-épreuve, réalisée vers 1762, a pu être achetée en 2013 par la bibliothèque avec l’aide des Amis des musées et de la bibliothèque.

Cinq ans plus tard, Hubert Robert retravaille ce dessin afin de créer la Cuisine italienne, peinture exposée au Salon de 1767. La contre-épreuve est bien le point de départ de la peinture, mais elle fait l’objet d’une variation.


« Jeune fille avec son chien près de tombeaux antiques », contre-épreuve de sanguine, 1775
« Vue de la Villa Strozzi »

Le procédé du remploi consiste à sélectionner un détail ou un motif précis d’un dessin et le recopier sur une nouvelle composition. La « Jeune fille avec son chien » est dessinée en 1775, elle dérive d’un modèle peint par François Boucher. 

Mais on la retrouve aussi dans une plus vaste composition d’Hubert Robert, « Vue de la Villa Strozzi », en 1765. Celle-ci combine la figure de la jeune fille avec un temple antique et un arbre qu’on retrouve sur une contre-épreuve datée de 1761.

Sans les annotations inversées de dates sur les contre-épreuves, nous n’aurions pu analyser ce travail de citation et de remploi étendu sur plus de quatorze ans. La sanguine, elle, fait partie d’une collection privée.


« Vue du Logis des Sept Vertus au château d’Amboise », 1766

Le travail de variation est au cœur de l’œuvre d’Hubert Robert, ce qui complique l’établissement de la chronologie d’œuvres en rapport, notamment en l’absence d’inscription de date ou de lieu.

Cette contre-épreuve de format horizontal est librement inspirée du « Logis des Sept Vertus » au château d’Amboise. Datée de 1766, elle a servi de modèle à la réalisation d’une peinture, signée « Robert 1807 », de format vertical. Ce changement de la composition et un déplacement des motifs architecturaux a brouillé les pistes, et le dessin est passé en vente sous le titre erroné « Château de Maintenon » en 1988.


« Grange aménagée en habitation »

De dessin autonome, il en est aussi question pour les contre-épreuves conservées en atelier, puis retravaillées pour la vente. Elles sont alors rehaussées ou entièrement reformulées directement sur la contre-épreuve, et acquièrent de fait le statut de dessin autonome, si prisé par les collectionneurs d’autrefois et les historiens d’aujourd’hui.

Par-dessus le tracé très pâle de la contre-épreuve, employé comme une esquisse préparatoire, Hubert Robert modifie les contours des personnages et de l’architecture à la plume et encre brune, avant d’appliquer du lavis et de l’aquarelle pour créer la Grange aménagée en habitation,conservée au musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon.


« Vue d’un pont »

Maîtriser sa production est bien l’objectif visé par Hubert Robert, en utilisant la technique de la contre-épreuve. Celle-ci lui permet de satisfaire les commandes particulières, en s’assurant un stock qui ne souffre d’aucune rupture, mais aussi de proposer des œuvres uniques, répondant parfaitement aux attentes des voyageurs du Grand Tour, comme de l’élite parisienne.

Le travail de réplique inversée et de variations explique le nombre important des dessins de l’artiste. De nos jours, les contre-épreuves de Besançon offrent un témoignage important, puisque les sanguines dont elles ont été tirées sont majoritairement conservées dans des collections privées.


Sarah Catala, commissaire de l’exposition